Dr. Latif DRAMANI, économiste à l'université de THIES : « Pour amorcer la transition démographique, la population active doit être plus importante que celle qu’elle supporte »



Le coordonnateur du Centre de recherche en économie et finance appliquée (Crefat) de l’Université de Thiès, Latif Dramani, compare les Etats africains à des êtres humains qui vont grandir et vieillir. Selon lui, un individu ne peut pas attendre d’être vieux pour préparer sa vieillesse. Il évoque aussi l’insuffisance des investissements dans des domaines prioritaires comme la santé et l’éducation, les crises politiques, la bonne gouvernance...

Quel lien y a-t-il entre la croissance économique et le dividende démographique ?
«Si vous regardez, ce sont les individus qui travaillent dans nos économies qui créent en même temps la richesse. C’est cette richesse qui est calculée et répartie à toute la population. Le dividende provient du rapport entre le nombre de personnes qui travaillent et celui des personnes supportées. Si l’on prend un pays donné, l’on regarde combien de personnes travaillent et combien de personnes elles ont en charge. Le taux de croissance ne se rapporte pas au premier dividende. On a ce qu’on appelle le deuxième dividende qui est la richesse créée par le nombre de personnes qui travaillent. Ici, le taux de croissance est généré par le premier et le deuxième dividende. Vous voyez que le premier dividende est intimement lié à la croissance économique. Il y a maintenant un travail que les économistes et les démographes sont en train de faire pour prendre en compte la structure de la population. Tout ce qui est premier dividende, ce sont les gens qui travaillent sur la population qui le supportent. S’il y a peu de gens qui travaillent et qui prennent en charge une grande masse de populations, cela veut dire qu’on a des problèmes. Aujourd’hui, on est en train de travailler pour montrer aux Africains que la démographie n’est pas dissociée de l’économie, parce que ce sont les individus qui travaillent qui créent la richesse, la croissance économique. Pour ces individus, il faudrait avoir une vision pour savoir ce qu’on veut dans nos pays d’ici à 10 ou 20 ans. On ne peut pas continuer à dire qu’on attend encore. Nous sommes dans un monde où nous disposons des outils pour préparer notre avenir. Il faudrait que nos dirigeants puissent prendre en compte ce phénomène là. Nous apportons l’information pour alerter sur les problèmes à venir. Nos pays sont comme de jeunes êtres humains. Ils vont grandir et vieillir. Mais, un individu n’attend pas la vieillesse pour dire « maintenant que je suis vieux et malade, je vais préparer ma vieillesse », il aura des problèmes, en ce moment. C’est ça, aujourd’hui, le problème du dividende démographique. Nos pays sont à un stade où ils doivent mettre leur jeunesse au travail, s’ils ne le font pas, au lieu d’avoir un bonus, ils auront des difficultés.»

Quelles sont les stratégies que l’Afrique doit mettre en place pour amorcer sa transition démographique ?
«L’Afrique a besoin, pour amorcer sa transition démographique, de réduire la base de la pyramide des âges. Cela veut dire qu’il faut qu’on crée beaucoup plus d’emplois. Il faut faire en sorte que la population qui travaille soit plus importante que celle qu’elle supporte. C’est cela qui fait qu’on assure la transition démographique. Et, les emplois doivent être créés aussi bien par le secteur public que pour le privé. Mais, ce dernier est encore embryonnaire en Afrique. Il n’emploie que de façon parcellaire, alors que dans une économie qui marche normalement, l’emploi est créé par le secteur privé. Le secteur public ne gère que les fonctionnaires. Ces derniers ne doivent pas être plus nombreux que ceux qui travaillent dans les entreprises privées. C’est cela la norme. Mais, dans la plupart de nos pays, c’est le contraire qui se passe. Et, c’est un problème pour nos systèmes. L’emploi doit être créé par l’initiative privée. Mais, pour avoir un emploi, il faut des compétences et des entreprises. Il faut que les jeunes qui sont en âge de travailler aient une formation appropriée et des compétences pour créer leurs propres entreprises, comme on le voit partout dans le monde. Ce sont des jeunes qui ont créé facebook et qui sont devenus milliardaires. Ils ont eu la vision de ne pas attendre d’être employés dans la fonction publique.»

Dans quels secteurs les Etats africains doivent-ils fournir plus d’effort pour réaliser le dividende démographique ?
«Il y a d’abord l’éducation qui est importante pour tous les secteurs, parce que c’est un secteur transversal. Mais, l’accent doit particulièrement être mis sur l’éducation des filles, parce qu’aujourd’hui les recherches ont montré que, lorsqu’une femme a atteint un certain niveau d’éducation, il y a de fortes chances que sa progéniture arrive au même niveau. Si l’on éduque une femme, on éduque en même temps sa descendance. C’est une connaissance qui se transmet de génération en génération. L’éducation permet d’avoir des options. Nous sommes dans un monde en mutation et nous ne devons pas être à la traine. Donner une éducation aux hommes et aux femmes permet à chacun de faire des options. Dans le domaine du planning familial par exemple, la femme éduquée choisira le nombre d’enfants qu’elle souhaite mettre au monde. Elle décidera toute seule pour faire un seul enfant ou plus. Mais, si elle n’est pas éduquée, elle n’aura pas le choix et prendra les choses comme une fatalité. Elle fera 10 enfants et dira que c’est Dieu qui l’a voulu, alors que si elle était éduquée, elle aurait les moyens de choisir. Le planning familial volontaire amène pratiquement toutes les femmes éduquées à faire le nombre d’enfants qu’elles veulent, en préservant leur bonne santé. L’éducation est à la base de cette santé, car une personne qui n’est pas éduquée ne saura pas la valeur de l’hygiène. Même si c’est empirique, il y a beaucoup de choses qu’elle ne saura pas. Outre la santé et l’éducation, il y a les institutions qu’on crée comme celles relatives à la bonne gouvernance pour garantir la stabilité d’un pays.»

Les investissements du Sénégal dans l’éducation et la santé permettent-ils d’atteindre le dividende démographique ?
«On peut dire, pour le moment, avec les calculs effectués, qu’il reste encore du travail à faire, malgré l’importance des investissements faits, au Sénégal, dans le domaine de la santé et de l’éducation. Parce qu’actuellement, ce n’est pas seulement une question d’investissement, mais il y a aussi celle de la qualité de l’investissement qu’on fait. On constate, par exemple, que beaucoup de dépenses affectées à l’éducation et à la santé sont consacrées au fonctionnement et non pas aux investissements. On oublie souvent cette composante. On met beaucoup de milliards dans ces deux secteurs, mais la majeure partie de cet argent va dans le paiement des salaires du personnel. Il n’est donc pas pris en compte dans les investissements. C’est une dépense de fonctionnement. Mais, si l’on construit une école, un centre de santé avec des équipements, on a fait un investissement. Au Sénégal, des efforts sont faits dans l’investissement dans ces domaines, mais il reste encore beaucoup à faire pour bénéficier du dividende démographique.»

Quels sont les principaux obstacles à l’atteinte du dividende démographique en Afrique ?
«Les obstacles sont surtout liés au fait qu’on n’investit pas assez. Il y a aussi les tensions sociales avec les crises politiques. Si l’on n’a pas un système de bonne gouvernance, on ne peut pas atteindre le dividende démographique. Dans ce cas, seul un groupe de la société va bénéficier des richesses et cette situation est à l’origine des crises enregistrées en Afrique. La richesse n’est pas toujours bien redistribuée, alors qu’elle appartient à tout le monde. Aujourd’hui, le développement est comme une marche forcée, parce que, de plus en plus, les jeunesses sont instruites et il y a des choses que les gens ne sont plus prêts à accepter. Cela fait qu’on sera obligé d’avoir une nouvelle génération de dirigeants qui seront obligés de changer, parce que la société est en train de changer. On ne peut pas continuer avec des politiques qui sont faites, il y a 30 ans, pour des jeunes, aujourd’hui, de plus en plus éduqués. Combien de gens ont, aujourd’hui, le Master par rapport à 1980 ? Ils comprennent, maintenant, le mécanisme de l’Etat, savent lire les comptes économiques, connaissent les réalités de leurs pays. Par conséquent, ils ne vont plus accepter certaines choses. Ce qui est sûr, c’est que d’ici à une génération, les dirigeants ne pourront plus faire ce qu’ils veulent.»

Propos recueillis par Maïmouna GUEYE, envoyée spéciale à Abidjan
Le Soleil

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Economie du développement


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