La bataille de l’eau aura-t-elle lieu au Sénégal ?

Dr Djibril DIOP



Le 23 avril prochain, la Sénégalaise des eaux (SDE) ne sera certainement plus le fournisseur en eau potable des centres urbains du Sénégal; du moins si l’on croit à la volonté des autorités sénégalaises. En effet, le président Abdoulaye Wade « sa » volonté en mai 2010, de confier à un nouveau concessionnaire la production et la distribution de l'eau dans les principales et qui va prendre en charge tout le réseau hydraulique du pays, de la production à la distribution (APS, lundi 3 mai 2010)(1) . Ainsi, « l'intention du gouvernement est de ne pas renouveler le contrat qui le lie à la SDE ». Pour cela l’État compte « lancer un appel d’offres en avril 2011 pour le choix d’un nouvel opérateur », selon Oumar Sarr, ministre de l’Urbanisme, de l’Habitat, de la Construction et de l’Hydraulique devant les députés, le jeudi 13 mai 2010.

Or, si des différentes initiatives sont entreprises depuis plus d’une dizaine d’années pour amener l’eau et rendre accessible l’assainissement à un maximum de Sénégalais, tant en milieu urbain qu’en milieu rural, la concession globale telle qu’envisagée par les autorités sénégalaises ne risque t-est pas d’exacerber les inégalités d’accès à ce liquide précieux ? Des expériences ailleurs dans le monde (Afrique du Sud, Bolivie, Argentine…), ont démontré leurs limites(2) , alors que le partenariat public-privé (PPP) expérimenté depuis 1996 avec la SDE n’a pas toujours donné les résultats escomptés, malgré les embellies chantées dans tous les forums par les responsables de l’Hydraulique. Après une première période de dix ans (23 avril 1996 - 22 avril 2006), le contrat de la SDE a été prolongé de cinq ans et prend fin ce 23 avril 2011. Ainsi, le secteur de l’Hydraulique urbaine aurait bouclé quinze années de réforme basée sur un l’affermage avec un partenaire privé stratégique.


Ainsi, « la SDE est l’un des plus performant de la région grâce au PPP, mis en place depuis 1996. Le pays est donc en bonne voie d’atteindre les OMD liés à l’eau », selon Clemencia Torres De Mastle, économiste principal et coordonateur régional de programme à la Banque mondiale, qui présentait le vendredi 23 juillet 2010, les résultats d’une étude sur les infrastructures dans 40 pays africains intitulée « Diagnostic des infrastructures nationales en Afrique ». En effet, selon cette dernière, « le pourcentage de la population qui utilise les eaux de surface ou qui pratique la défécation à ciel ouvert est parmi les plus faibles de la région », même si quelques dysfonctionnements liés aux « services d’assainissement » sont à noter, en particulier en en milieu rural. Car « il y a eu une amélioration continue dans les indicateurs d’efficience qui s’est traduite par une réduction importante des coûts cachés ». Ainsi, la réforme du secteur est citée comme une « référence au niveau mondial »(3) . Ce qui fait du Sénégal l’un des rares pays capables d’atteindre les OMD dans le domaine de l’accès à l’eau potable.(4) Malgré ce constat de satisfaction, la responsable de la Banque mondiale reconnaissait toutefois que, comparés à d’autres « pays à faible revenu ou fragile » (37,4%) ou des « pays à revenu intermédiaire » (13%), le Sénégal présente encore un retard en matière d’hydraulique et d’assainissement, même si on note des « améliorations continues dans les indicateurs d’efficience qui se sont traduites par une réduction importante des coûts cachés entre 1997 à 2008 », et sont « sont parmi les plus faibles de la sous région ouest-africaine ».

Or, les factures d’eau impayées de l’État vis-à-vis à la SDE, de la SONES et de la l’ONAS représenteraient 36 milliards FCFA, selon Élimane Diouf, Coordonnateur du Syndicat des employés de la SDE(5) . Ainsi, « cette situation ressemble à une volonté du gouvernement d’étouffer un secteur aussi vital que celui de l’eau et de l’assainissement dont les principales victimes sont les populations ». En effet, les ressources limitées de la SONES, constituées essentiellement de la taxe d’assainissement collectées par la SDE sur le prix de l’eau vendue, ne couvrent que 1/3 des charges d’exploitation, soit 100 millions FCFA, plombent cette société, alors que l’État, qui s’était engagé à résorber son déficit de la l’ONAS, par la signature d’un contrat de performance, en août 2008, et que cette mesure soit inscrite dans la Lettre de Politique Sectorielle (LPS), en vue d’un équilibre financier du service d’assainissement, rien de tout cela n’est respecté. A cela s’ajoute, le non-respect par l’État, depuis 2004, de son engagement de subventionner le prix de l’eau même si ce dernier est resté gélé depuis 2003. La forme de péréquation notée dans les prix (tous les usagers ne payent pas l’eau au même prix), est surtout due aux contributions des gros consommateurs en dehors de toute interventions de l’État.(6)

En outre, les habitants des zones rurales et périurbaines mettent en péril leur santé en s’alimentant à des sources souvent impropres, ce qui est à l’origine de maladies hydriques. Si jusqu’en 2009 un peu plus de 26% de la population rurale s’approvisionnaient encore à partir de sources d’eau non améliorées, dans des localités comme Bokidiawé dans la région de Matam, la gestion locale et communautaire de l'eau est un exemple pertinent de réussite. Face aux pénuries chroniques d’eau, les populations dakaroises, comme au niveau du quartier Keur Damel, menacent très souvent de se révolter. Pour ces dernières, il faut veiller une bonne partie de la nuit entre 1 heure et 3 heures du matin chaque soir, pour disposer du liquide précieux. Et ce calvaire dure déjà depuis des années. C'est cette lassante rituelle que sont obligés de répéter au quotidien les habitants des quartiers du côté de la Voie de dégagement Nord (VDN) à Dakar et de la banlieue également. Ainsi, de nombreuses populations pauvres s’alimentent en dessous des normes requises en matière d’hygiène et /ou ont recours à des eaux d’origine douteuse. En effet, si en 2001, les besoins quotidiens en eau potable de l’agglomération étaient chiffrés à 247 173 m3, actuellement, ils sont de 450 000 m³, soit un déficit de 70 000 m³, contre 23 000m³ au début de la réforme(7) . Or, le Projet sectoriel eau à Long Terme (2002-2007) projetait de résorber ce déficit en portant la production à 502 000m3/jour.


Certes, si l’on regarde dans le rétroviseur, avant la réforme de 1996, on voit des images, dans lesquelles, les populations ne sachant où donner de la tête, courent de gauche à droite, bassines sur la tête, à la recherche du liquide précieux. Certes, ces images ont disparu de certains quartiers de l’agglomération. En effet, on peut constater une amélioration de la production et de la distribution des volumes d’eau dans la métropole sénégalaise. En 2000, si 84% des sénégalais vivants en milieu urbain avaient accès à l’eau potable, ce taux est passé à 98% en 2008, alors que les OMD préconisent un taux moyen de 95 % d’ici 2015; et pour l’assainissement de 19% en 2005 on est passé à 32,6% en 2009, notamment avec le renforcement de la capacité de traitement de la station d’épuration de Cambérène en 2008, passant de 9 400 m3/jour à 17 000 m3/jour(8) . Aussi, grâce à cette synergie d’intervention, le taux d’accès à l’eau potable est passé au niveau national de 57% en 2005 à 75,5% en 2008 avec un objectif de 80% à l’horizon 2015 pour ce qui est du milieu rural. Et le Programme d’Eau Potable et d’Assainissement pour le Millénaire (PEPAM) ambitionne de porter le taux d’accès à l’eau à 82% et l’assainissement à 59% d’ici à 2015. Ce contexte a été favorisé par l’appui financier que le secteur a reçu pendant cette période de bailleurs comme l’AFD, la Banque Mondiale, la Banque Africaine de Développement, la Coopération Japonaise etc., soit sous forme de subventions, soit des prêts. Mais si la demande a suivi le développement socioéconomique exponentiel de la ville, non seulement pour les ménages, mais aussi pour l’industrie (9) et le maraîchage, l’offre est restée en décalage.

Néanmoins, si les importants financements mobilisés ces dernières années ont permis au Sénégal d’augmenter le taux d’accès à l’eau potable, et dans une moindre mesure, d’améliorer le taux d’accès à l’assainissement, la situation financière n’est pas aussi rose comme on le prétende. Cette embellie ne semble profiter qu’à la SDE qui a vu son chiffre d’affaire croître pour atteindre 59,8 milliards FCFA en 2008, soit plus du double en dix ans. En effet, le constat fait lors de la revue annuelle 2010 du PEPAM en donne le ton, car « la situation présente est alarmante et le développement du secteur risque d’être remis en cause du fait de l’incapacité de la SONES à honorer ses engagements vis-à-vis de ses partenaires et du retrait de ces derniers dans le financement des programmes d’investissements à venir », alors que les populations se plaignent régulièrement des pénuries et de la qualité de l’eau du robinet, notamment à Dakar.

Dans cette question, on note surtout une confrontation de logiques. En effet, en analysant le contrat de la SDE à la lumière de la feuille de route dont cette dernière s’est dotée en 1996, à travers une grille en terme d’accès, si certains points ont connu des avancées notables, en revanche d’autres attendent encore des améliorations, en particulier la qualité du service, le renouvellement du réseau, le respect des engagements, la relation avec la clientèle et la satisfaction des usagers, qui, on pourrait dire, se sont même dégradés dans certains cas. Les partenaires stratégiques qui soutiennent le secteur (bailleurs de fonds) ont une lecture financière de la situation, notamment les capacités de remboursement des prêts contractés par l’État du Sénégal et la rentabilité des investissements, alors que l’État et les populations, en ont chacun une autre. Néanmoins, il faut reconnaitre que le non respect par l’État du remboursement de sa dette met du plomb dans la réforme et freine les capacités d’investissement de le SONES, alors que le prix patrimoine ne cesse de baisser au profit du prix exploitant de la SDE, notamment avec les variations du coût des intrants. Les impayés de l’Administration risquent, selon l’AFD, d’avoir comme conséquences immédiates : la cessation de paiement de la SONES et surtout le non respect de ses engagements vis-à-vis de ses partenaires (10) , mais aussi de rendre difficile l’accès aux financements extérieurs pour la réalisation de son programme d’investissements (2008-2015), donc de ne pas atteindre les OMD en matière d’accès à l’eau potable en milieu urbain (11) . Elle préconise de revenir au principe « l’eau finance l’eau » qui avait guidé la réforme jusque-là, au risque de faire perdre tout le crédit. Ainsi, il est très subjectif de se baser uniquement sur les résultats financiers de la SDE pour déclarer que ce partenariat public-privé est un succès et que le secteur est aujourd’hui complètement assaini.

Face à tout cela, et devant la volonté du gouvernement d’aller vers la concession globale (exploitation/distribution-rural/urbain/assainissement), n’est-il pas justifier de s’interroger sur l’avenir de ce secteur, notamment pour la composante la plus pauvres de la population ? A la fin des années 1990, dans toute l’Amérique latine, on a assisté à la montée d’une résistance acharnée face à ce qu’il était convenu d’appeler « le vol de l’eau publique »(12) . La Bolivie considérée comme le pays le plus pauvre de la région, a été à l’avant-garde de ce combat. Le gouvernement, se soumettant aux « recommandations » de la Banque mondiale et du FMI qui conditionnaient tout appui financier pour des projets d’eau potable et d’assainissement à leur privatisation, s’était engouffré dans la brèche(13) . En 1999, il concède la zone de Cochabamba, à travers un contrat de concession, au géant du BTP, Bechtel, qui y installe sa filiale : Aguas de Tunari. Ainsi, tous les systèmes d’eau potable - même ceux construits par des habitants eux-mêmes, les coopératives locales - passent aux mains du consortium sans contrepartie. Également par le contrat, la firme était autorisée à faire payer l’eau que les populations tirent de leurs propres puits de même que l’eau de pluie recueillie dans les citernes placées sur leurs toits. En outre, malgré une hausse maximale de 35% du prix prévue dans le contrat, les tarifs augmentèrent rapidement dès le début, de plus de 200% sans aucune amélioration notable du service. L’eau est ainsi devenue une marchandise comme tant d’autres. Face à la révolte des populations, le gouvernement a fini par casser le contrat. Mais jugeant illégale cette décision du gouvernement bolivien, Bechtel introduisit un recours auprès de la Banque des Règlements Internationaux (BRI) pour réparation du manque à gagner estimé à 25 millions de dollars (14) .

Si les contextes ne sont pas les mêmes, n’est-il pas justifié de s’interroger sur si le syndrome bolivien ne guette pas le Sénégal qui risque d’amplifier encore les inégalités d’accès ? Par ailleurs, si des initiatives novatrices ne sont pas apportées aussi bien dans la production, la gestion et la distribution, la pénurie d’eau ne risque t-elle pas de s’amplifier dans les prochaines années sous l’impact, notamment de l’urbanisation paupérisante, ce qui pourrait engendrer une modification spectaculaire de la valeur de cette ressource indispensable à la vie ? Autrement dit, la concession globale telle qu’envisagée par les autorités, au lieu d’atténuer les inégalités, ne risque t-elle pas au contraire de les exacerber avec tous leurs corolaires ? Ainsi, on peut craindre que les mêmes causes ne donnent les mêmes effets. Car si, les coupures d’électricité sont actuellement mal vécues par les populations, en revanche l’électricité n’est pas aussi vitale que l’eau, d’autant plus que le service est financé par les usagers à hauteur de 53 % (15) .




Dr Djibril DIOP
djibrildiop@voila.fr

NOTES DE REFERENCES

(1) Le capital de la SDE est majoritairement détenu par la holding Finagestion, qui était initialement contrôlée par le conglomérat français Bouygues. Mais le fonds américain d'investissement Emerging Capital Partners (ECP) avait annoncé en novembre 2009, avoir pris une participation majoritaire dans Finagestion.
(2) Augmentation rapide du prix du m3, alors que les investissements prévus dans le cadre ces politiques ne sont pas toujours respectés par les sociétés concessionnaires.
(3) Selon l’Agence Française de Développement, lors de la Revue annuelle du PEPAM 2010.
(4) Livre Bleu du Sénégal.
(5) Lors du point de presse tenu le Vendredi 27 août 2010 pour attirer l’attention sur la situation.
(6) Le coût moyen du mètre cube est de 419 FCFA, il est facturé en moyenne à 268 FCFA aux maraîchers, à 372 FCFA aux usagers domestiques et 639 FCFA aux usagers non domestiques. En effet, ce sont les gros consommateurs paient plus au profit des tanches sociales qui bénéficient plus de ce système.
(7) Selon les chiffres de la SDE et de la Direction de l’Hydraulique urbaine.
(8) Fadel Ndao, lors de la Revue annuelle du PEPAM, 2010.
(9) Plus de 90 % de créations nouvelles de structures économiques se font à Dakar (DPS, 2008) ; alors que l’industrie consomme près de 27 % de la production globale en eau à Dakar.
(10) Par exemple ces derniers avaient menacé un moment de saisir les véhicules de société si elle ne s’acquittait pas de ses dettes.
(11) Lors de la revue annuelle du PEPAM, 2010.
(12) Barlow M. et Clarke T. (2007). La lutte pour l’eau en Amérique Latine, (http://risal.collectifs.net/article.php3?id_article=1087), Consulté le 20 octobre 2008.
(13) Le gouvernement était conseillé à l’époque par l’économiste Jeffrey Sachs qui, une douzaine d’années plus tard, est devenu critique vis-à-vis du FMI et de la Banque, alors qu’en 2003, il défendait ce programme.
(14) Le précédent de l’électricité avec Hydro-Québec doit être une leçon.
(15) Blanc A. et Ghesquiers C. (2006). Secteur de l’eau au Sénégal : un partenariat équilibré entre acteurs publics et privés pour servir les plus démunis ? Paris, Agence Française de Développement (AFD) Document de travail n°24, 29 p.




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